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Les héritages immatériels et transgénérationnels : l'autre face des transmissions patrimoniales

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Charles-Henry Tournaire
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26.8.2021

Vous êtes-vous déjà interrogés sur l’histoire de votre famille, sur vos origines ?

Il y a différentes raisons de s’y intéresser. Peut-être avez-vous déjà établi votre arbre généalogique dans la volonté de connaître vos arrière-grands-parents ou vos grands-oncles et tantes. Cependant, explorer le système familial est bien plus complexe et plus riche que la simple description des relations familiales biologiques, et peut se faire pour des raisons bien plus profondes que le désir d'acquérir des connaissances factuelles sur sa famille. En effet, comprendre notre système familial ne nous aide pas seulement à comprendre d’où nous venons, mais nous permet aussi de mieux savoir qui nous sommes et, dans parfois, d’où viennent certaines de nos blessures.

 C’est notamment la psychogénéalogie qui nous aide à faire ce voyage dans le temps vers nos origines et notre histoire pour mieux comprendre qui nous sommes. Marie-Adélaïde Debray, art-thérapeute et psychogénéalogiste de profession, a accepté de nous parler de cette matière passionnante.

 

PaxFamilia : La psychogénéalogie est une méthode thérapeutique qui prend l’histoire de la famille comme postulat. Comment ces connaissances peuvent-elles aider un individu dans le présent ? Ou, en d’autres termes, d’où peut venir la démarche de s’y intéresser ?  

Marie-Adélaïde : Souvent, ce sont des préoccupations actuelles ou une volonté de mieux se connaître soi-même qui incitent une personne à explorer son histoire familiale. Si un individu est confronté à des difficultés, des crises, des maladies, et qu’il souhaite en comprendre l'origine ou le sens, connaître son système familial peut être un bon point de départ. Nous héritons de tout un tas de choses et, bien que nous l’oubliions souvent, un héritage n’est pas seulement matériel.

Ainsi, le fait de comprendre d’où nous venons et de mieux connaître notre système familial nous permet souvent d’acquérir plus de liberté et d’effectuer un travail de paix intérieure. Pour cela, il convient de remonter au moins jusqu’à nos arrière-grands-parents.

PaxFamilia : Vous dites que ne nous n’héritons pas uniquement de choses matérielles de nos parents. Pouvez-vous nous préciser ce que comprend alors cet héritage immatériel et comment vous l’analysez en psychogénéalogie, sachant qu’il s’agit de choses assez abstraites et sans doute difficiles à identifier ?

Marie-Adélaïde : Tout d’abord, il faut savoir qu’en psychogénéalogie, nous distinguons deux types de transmissions : la transmission intergénérationnelle et la transmission transgénérationnelle.

La transmission intergénérationnelle est une transmission consciente, volontaire : il s’agit de tout ce que nous avons reçu de nos parents, grands-parents, oncles, tantes, etc. Cela peut être des biens, des objets, des récits, mais également des valeurs, une éducation, des codes. Tout un tas de choses qui passent d’une génération à l’autre. Comme c’est une transmission consciente, nous pouvons plus facilement faire le tri et ne garder que les choses avec lesquelles nous nous identifions.

Plus complexe est la transmission transgénérationnelle. En effet, c’est une transmission inconsciente, qui n’est pas volontaire.

Ici, nous touchons au domaine du non-dit, des souffrances, traumatismes, tensions qui sont transmises de manière cachée, mais qui peuvent générer des difficultés, de la honte, un malaise sur plusieurs générations, sans que les personnes qui en souffrent n’en soient conscientes.

C’est notamment de ce type de transmission que s’occupe la psychogénéalogie, aussi appelée « analyse transgénérationnelle ».

Mais attention, nous ne recevons pas que des traumatismes en héritage ! Nous héritons aussi de beaucoup de ressources, mais les choses positives posent évidemment moins de soucis, donc les gens ont tendance à moins les aborder en séance, ce qui est normal. Pourtant, je considère comme un aspect essentiel de la psychogénéalogie la prise de conscience des ressources innombrables que recèlent nos lignées. Sur le plan génétique, biologique, déjà : nous descendons forcément en ligne directe des individus les plus résistants physiquement et les plus adaptés à leur environnement, ceux qui ont survécu et procréé à leur tour ! Ensuite, sur le plan psychologique, moral : n’oublions pas que nos ancêtres ont traversé des guerres, des épidémies, des deuils d’enfants, des hivers froids, des situations parfois précaires, … La plupart d’entre eux ont fait preuve de résilience, pour utiliser un terme à la mode. Et puis, dans tout arbre généalogique, vous trouverez des individus créatifs, intelligents, courageux, attachants, audacieux, etc.

Oui, nous descendons tous de gens inspirants ! Et cela fait parfois beaucoup de bien à la confiance en soi, de s’en rendre compte.

 

PaxFamilia : Comment se fait-il qu'un traumatisme subi par l'un de nos ancêtres puisse avoir un impact aussi grand sur les générations suivantes ?

Marie-Adélaïde : Les enfants sont des éponges qui captent et reproduisent souvent les comportements de leurs parents, du moins en partie. Je peux vous donner l’exemple d’un arrière-grand-parent qui avait mal vécu un deuil douloureux, le deuil était resté comme « gelé ». Cette blessure se cristallisait aux générations suivantes sous forme de comportements, symptômes, voire de maladies chez certains descendants.

Chacun d’entre eux avait intégré et même parfois amplifié des comportements de ses parents qui, sans que ceux-ci le sachent, étaient liés au traumatisme d'un ancêtre. Ainsi, on peut hériter d’un trauma d’une personne qu’on n’a même pas connue.

C’est ici qu’un psychogénéalogiste intervient et aide le consultant à prendre conscience de l’aspect systémique des problèmes qu'il rencontre, en retraçant ensemble l'histoire de sa famille. Entre autres, la place que l’on occupe au sein de la fratrie est un élément très impactant. Être l’aîné, être le cadet, naître après un enfant décédé, naître fille alors que les parents attendaient un garçon pour transmettre le nom, être celui ou celle qui est implicitement appelé à réparer quelque chose, recevoir le prénom d’un aïeul disparu trop tôt :

la place que l’on a occupée, enfant, au sein du système familial influence souvent, de manière sous-jacente, notre manière de nous positionner dans la société. Et cela peut parfois être source de blocages ou de souffrances.

PaxFamilia : Concrètement, comment aidez-vous les personnes qui viennent vous voir avec ce genre de difficultés ? Suivez-vous une démarche particulière pour les aider à découvrir si la source de leurs problèmes se trouve dans l’histoire de leur famille et, plus spécifiquement, où elle se trouve ?

Marie-Adélaïde : Comme il s’agit de situations très personnelles, il n’y a pas de règle. Généralement, les personnes qui souhaitent suivre une thérapie viennent 5 à 10 fois en consultation individuelle. Mais on peut aussi venir 2-3 fois, ou participer à des ateliers de groupe. Une pratique typique de la psychogénéalogie est la réalisation d’un génogramme. Tout comme un arbre généalogique, un génogramme est une représentation schématique d’une structure familiale. Pourtant, il diffère de l’arbre généalogique traditionnel que vous donnez l’occasion d’encoder chez PaxFamilia dans vos groupes familiaux, en ce sens qu’il s’agit d’une représentation familiale subjective. C’est une visualisation des aspects émotionnels et psychologiques vécus par un membre de la famille.

En dessinant un génogramme, il arrive qu’un individu exprime des choses qui étaient jusqu’alors impalpables. Voilà pourquoi, il s’agit souvent du point de départ de la quête d’un individu, de sa recherche de vérité ou de sens.

 

PaxFamilia : Est-ce qu’on peut considérer que votre démarche se rapproche de celle d’un psychologue ? Et si oui, à quel moment une personne qui vient vous consulter peut-elle se considérer comme« guérie » ?

Marie-Adélaïde : D’une certaine manière, oui, on pourrait dire que ma démarche se rapproche de celle d’un psychologue. Pourtant, je vois aussi beaucoup de personnes qui ne veulent justement pas aller chez un psy, mais qui souhaitent effectuer des recherches ou faire un travail sur leur famille sans qu’ils aient l’impression d’être « en traitement ». Ces personnes, je les accompagne pour transmettre un récit familial, une histoire de ce qu’ils ont vécu via un petit livre ou un syllabus. Parfois, on fait des interviews ou on crée un album photo familial afin de savoir qui est qui, d’ajouter des anecdotes aux images.

Dans tous les cas, il est important que cette démarche ait un début et une fin. Il faut savoir la clôturer à un certain moment et ne pas la laisser s’éterniser. Cependant, si la personne développe un intérêt approfondi pour l’histoire de sa famille, elle peut poursuivre ses recherches et découvertes, mais en dehors du cadre thérapeutique.

 

PaxFamilia : Pour conclure cet échange passionnant, pouvez-vous nous parler d’un cas marquant qui est resté dans votre esprit ?

Marie-Adélaïde : Je peux vous parler d’une patiente qui était à moitié belge et à moitié polonaise. Pourtant, elle n’avait jamais vécu en Pologne, elle ne parlait pas la langue et n’avait pas de liens avec la branche polonaise de sa famille. Au début de nos sessions ensemble, sa quête n’était pas très claire, mais au fil des séances, nous avons découvert qu’elle avait besoin de se reconnecter à ses origines slaves. Pendant la période de la thérapie, elle a organisé un Skype avec ses grands-parents qu’elle ne connaissait pas. En parallèle, elle a commencé à apprendre le polonais et à constituer son génogramme. En fait, c’était une jeune femme coupée de la moitié de ses racines, et qui ne se sentait pas légitime en Belgique, ni dans sa vie professionnelle, ni dans sa vie privée. À la fin de nos séances, elle a même démissionné de son emploi.

Alors vous me direz peut-être qu’elle n’avait pas besoin de la thérapie pour commencer à apprendre le polonais ou pour demander le numéro de téléphone de ses grands-parents. Mais je constate dans ma pratique que lorsque les sentiments et émotions sont verrouillés intérieurement, il n’est pas facile d’avancer.

La plupart du temps, on voit le consultant évoluer tout au long de la thérapie, et ouvrir de nouveaux espaces dans sa vie.Un « voyage au pays de ses ancêtres » est dans tous les cas une aventure positive et structurante, et très souvent source de plaisir !

Marie-Adélaïde Debray :

  • Site : www.ritualia.be
  • E-mail : ritualia.be@gmail.com
  • Tel. : 0486 41 26 47
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